PRÉSENTATION
     

PRÉSENTATION

Queer panafricaniste franco-Africain

Le 5 février 1979, a eu lieu un coup d’état au Congo-Brazzaville. L’homme avec qui ma mère vivait depuis 1970, le général Joaquim Yhombi-Opango est destitué. Mon frère, ma sœur et moi étions en France à ce moment. Ma mère s’est réfugiée à Kinshasa (Zaïre) dans sa famille paternelle. Par la suite, nous avons vécu entre Kinshasa et Paris. Ma mère a refait sa vie à partir de 1982, avec Thy René Essolomwa Nkoy Ea Linganga, le directeur et fondateur du journal Elima. Ce média était depuis 1973, l’un des 2 quotidiens nationaux autorisés, avec le journal Salongo, par Mobutu Sese Seko. Celui qui est devenu mon père adoptif, était un proche du président de l'ex-Zaïre (1965-1997), jusqu’à leur rupture publique à la fin des années 80.

En 1983, en vacance à Kinshasa, il annonce à la famille, que le pays est entrain de connaître une crise sanitaire qui est dissimulée à la population. Cette maladie c’est le sida, provoquée par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) qui venait d’être découvert par les équipes françaises des Professeurs Montagnier et Barré-Sinoussi de l’Institut Pasteur à Paris. J’avais déjà entendu parler de cette maladie à la télévision française. C’était disait-on la maladie des homosexuels et des noirs. Egalement appelé le « Cancer Gay ». L’adolescent que j’étais s’est senti immédiatement concerné, même si tout ça restait encore abstrait. Nous faisons parties des rares familles à être au courant de ce qui se passait dans le pays. Le silence et l’invisibilité sur cette maladie mystérieuse, ainsi que le mépris qu’elle engendre vont avoir un impact considérable dans la vie des populations, pas seulement au Zaïre mais sur l’ensemble du continent africain et dans le reste du monde. Nous sommes témoins de la manifestation cruelle de l’injustice des inégalités, et notamment, entre ceux et celles qui ont accès à l’information et les autres. Information = Pouvoir.

Il faudra attendre la fin de 1985 pour que l'information commence à circuler. " Le mal se répand, peut-on lire dans le journal Elima, et n'attaque plus uniquement les Occidentaux. Même les pauvres gens des pays en voie de développement sont obligés de l'affronter ". Certaines statistiques sur les cas enregistrés en Afrique sont données, et les journaux d'entreprise commencent à informer leurs lecteurs sur la réalité du mal. C’est seulement, en juin 1986 à la deuxième conférence internationale sur le SIDA à Paris, que le docteur Kapita M. Bila va s'exprimer sans avoir eu l'autorisation des autorités zaïroises, de rendre compte avec précision de l'état de la situation africaine et particulièrement du Zaïre. « Six Africains sur cent sont infectés par le virus du SIDA ». Kinshasa est promue par le Times « capitale mondiale du SIDA ». Il aura fallu le courage de ce médecin zaïrois, de l'hôpital général Mama-Yemo de Kinshasa pour que l'on ait enfin une idée de l'ampleur de l'épidémie en Afrique. Il avait déjà via le projet SIDA de Mama Yemo, en juillet 1984, fournit les résultats préliminaires d’une étude de 1983 sur les échantillons de sang collecté par ses soins. Dès 1975, le Dr Bila voit des patients souffrants des symptômes du SIDA à l’hôpital. Les essais cliniques de son équipe ont été publiés dans la revue scientifique The Lancet. L'article a démontré la transmission du SIDA entre partenaires hétérosexuels. Une première mondiale. Avant de trouver une audience au Lancet, le New England Journal of Medicine a rejeté les conclusions au motif que la transmission hétérosexuelle ne pouvait pas exister. En avril 1985, les membres du Projet SIDA, dont le Dr Kapita M. Bila, Nzila Nzilambi, Jonathan Mann et Peter Piot, ainsi que le Dr Pangu Kaza Asila du ministère zaïrois de la santé et le Dr Wobin Odio de l'université de Kinshasa, ont assisté à la première conférence internationale sur le SIDA à Atlanta. Où, des scientifiques américains blancs y ont établi des liens racistes entre la sexualité africaine et la transmission du VIH. Ce ne sera pas la dernière fois que le racisme s’exprimera. Après 1996, d’autres propos racistes vont êtres émis également par des responsables américains, notamment pour faire blocage lorsqu’il s’agira de faire bénéficier de l’accès aux médicaments ARV les populations africaines. Racisme = Mort

Pour ma part, le processus de prise de conscience lancé en 1983 va aboutir à mon engagement actif à partir de 1988. Des événements personnels vont intervenir et beaucoup m’influencer. Durant, l’été de cette année, j’apprends que je vais devenir papa. J’ai eu une brève relation avec Patricia, une amie, et nous ne nous sommes pas protégés. Moi qui était si conscient des risques du sida, je suis tombé dans le piège du déni. Ma honte d’être homosexuel m’a poussé à vouloir prouver à mon entourage que j’étais hétérosexuel, en ayant cette aventure. Je prends brutalement conscience des dangers auxquels je me suis exposé, uniquement poussé par la pression familiale, sociale et le besoin humain d’être accepté des autres. Et, si en plus d’une future naissance, j’avais contracté ou transmit le VIH ? Des tas de questionnements vont après coup, m’obséder. A l’époque, Il n’y avait aucun traitement, le sida était une sentence de mort. Ce qui est encore le cas aujourd’hui, notamment en Afrique, pour les millions de personnes qui n’ont pas accès aux médicaments par manque de financements, mais surtout faute de volonté politique. Des membres de ma famille étaient séropositifs et sidéens. Certains salariés de ma mère étaient également malades. J’ai décidé de m’engager, mais sans imaginer que cela deviendrait le combat de ma vie. Jeune adulte, ce qui m’intéressait c’est l’agriculture et les questions de souveraineté alimentaire en Afrique, comme mes héros, l’agronome et nationaliste congolais, Paul Panda Farnana et le révolutionnaire bissau-guinéen et cap-verdien, Amilcar Cabral. Ce que j’ai surtout compris, c’est de porter mes propres rêves et faire respecter mes choix. Action = Vie

De retour en France dans les années 90. J’assiste devant mon écran de télévision, à la 2eme édition du Sidaction de 1996. Christophe Martet, le président de l’association de lutte contre le sida, Act Up-Paris, apostropha frontalement le ministre de la Culture Philippe Douste-Blazy pour s’opposer aux expulsions des étrangers malades et séropositifs, traitant la France de « Pays de merde ». Une colère et une prise de position forte à laquelle j’adhère. Je prends la décision de rejoindre Act Up-Paris. J’ai la conviction depuis toujours qu’il faut unir nos efforts et être solidaire pour apporter une réponse globale, et reconnaitre l’humanité de chacun et chacune. C’est seulement à ce prix que l’on se bat réellement contre le sida ou tout autre pandémie. Le combat contre la déshumanisation que mène Act Up sera le mien. Mais avant de rejoindre le mouvement, je dois moi-même me soigner. Je suis atteins d’une maladie systémique rare que mes médecins n’arrivent pas à diagnostiquer. Il faudra du temps avant de découvrir qu’il s’agit de la forme grave de la sarcoïdose et que je sois soigné. Les effets secondaires du traitement me rendront handicapés. Il me faudra subir de nombreuses interventions chirurgicales. Mais, 3 mois après ma sortie de l’hôpital, je rejoins Act Up-Paris le 24 juin 2000, et j’y resterai 10 ans. Act Up = Fierté

Il aura fallu attendre que j’entreprenne le récit photographique « Minorités » à partir de 2010, pour enfin parler de ma trajectoire. Avec à l’esprit les questionnements suivants : Qui je suis ? D’où je viens ? D’où je parle ? et Où je vais ? Et, au-delà de ma petite histoire personnelle, qui n est qu'un prétexte pour raconter, à partir d’un point de vue situé, la grande histoire collective, celle de la lutte contre le sida depuis le début du 20ème siècle, et celles des homosexuels et des minorités sexuelles et de genre africaines depuis l’entrée de l’humanité dans l’ère moderne, à la fin du 15ème siècle. Pour nous réapproprier collectivement la narration, et lutter contre la non reconnaissance historique de nos contributions sociales et politiques, ainsi que le déni de justice pour nos vies. Mon engagement militant et mon indignation auront eu pour effet de susciter une vocation pour le plaidoyer contre la déshumanisation à travers l’art et la culture. Transmettre de la connaissance, redécouvrir des voix passées et faire résonner celles de demain. Faire de la production des savoirs situés et la transmission de la mémoire des outils d’empowerment. Silence = Mort.