PITT RIVERS MUSEUM
     

PITT RIVERS MUSEUM

Webinaire organisé par le Pitt Rivers Museum, avec Julie Makuala Di Baku, Pamela Tekasala Sirius, Orphée Mubake, Scaly Kep’na, Thomas Hendriks et Régis Samba-Kounzi.

https://www.prm.ox.ac.uk/event/ubuntu-defending-a-humanity-of-difference

Mon texte d’introduction :

Je souhaite adresser mes remerciements à toute l’équipe du projet « Beyond the Binary » pour son accueil chaleureux, notamment à Jozie Kettle. Je tiens également à remercier énormément Thomas Hendriks, ici présent sans qui cette exposition n’aurait pas eu lieu, puisque c’est lui qui a présenté la série « Lolendo » au Pitt Rivers Museum. Le musée a été fondé en 1884 par Augustus Pitt Rivers qui a fait don de sa collection privée à l'université d'Oxford. Au même moment, à la conférence de Berlin, les États européens se partageaient l’Afrique, et le Roi Léopold II s’octroyait le Congo, comme étant sa propriété personnelle. Aujourd’hui, le Pitt Rivers Museum a été qualifié de leader dans son travail sur la décolonialité, accepter d’exposer mon travail dans ce musée s’inscrit également dans ce cadre.
 
J’ai intitulé cette réunion :

 Ubuntu : Défendre une humanité de la différence

Pour l’introduire, je citerai la grande écrivaine afro-américaine Maya Angelou, qui disait ceci :
 
" Il n'y a pas de plus grande agonie que de porter en soi une histoire non racontée "
 
J’ai commencé à militer contre le sida en 1988, mais j’ai pris la décision de témoigner par la photographie beaucoup plus tardivement, en 2008. C’est mon militantisme à Act Up-Paris, que j’ai intégré en 2000, qui m’a conduit à m'emparer de ce médium, inspiré par l’histoire de l’association qui était totalement liée à l’image sous toutes ses formes, je pense à l’impact du collectif Gran Fury, et à tous ces artistes qui touchés par la maladie, ont été sensibles et solidaires à la lutte et ce sur tous les continents.
 
Le projet que je mène, intitulé Minorités, a commencé en 2010. Je trouvais qu’il y avait une invisibilité et une silenciation de nos corps subalternes, et en tant qu’homosexuel et noir, je sentais qu’il manquait une parole à la première personne. En tout cas, je n’avais pas la même lecture que le grand public dans la façon dont on parlait de nos réalités passées et contemporaines.
 
Je défends la conception du rôle social du militant et de l’artiste. Il est de notre responsabilité de raconter ce qui est invisible et de ne pas avoir peur de se confronter à l’inacceptable intolérance. Mes premières photographies portaient sur ma propre histoire, et notamment sur l’homoparentalité, et l’amour qui me lie à mon fils, que j’ai eu avec Claire et mon ex-compagnon Julien, tous deux d’anciens militants d’Act Up-Paris.
 
Je n’avais pas à avoir honte de la famille que nous avions construite. Une manière de me réapproprier mon récit et d’exprimer mon agentivité, et ma capacité à agir sur moi et sur le monde. Dans les années 2000, je ne voyais pas d’histoires comme la nôtre, ni en France ni au Congo. Rendre visibles nos liens, cette parenté invisible, dans l’espace public, a donné lieu à une contre-histoire à la fois sur le sida, l’homosexualité, le racisme, la violence coloniale et patriarcale historique.
 
J’ai toujours eu le sentiment d’être un étranger au sein même de ma propre famille, de mes amis, de mes communautés, de mes pays, en raison de mes identités, et de mes différences. Pour autant, j’ai également un sentiment d’appartenance avec la grande famille des corps subalternes, j’emploie ce terme, pour désigner les corps qui ont été déconsidérés historiquement, les exclus, les vulnérables, les stigmatisés en raison de leurs identités devenues discriminantes et ce quelque soit l’espace géographique où nous nous trouvons.
 
L’un des objectifs de l’exposition est de permettre de mieux comprendre l’humanité. Pour y répondre, j’ai voulu puiser dans les savoirs d’une de mes cultures en utilisant la notion d’Ubuntu, un mot qui signifie Humanité, qui est une philosophie humaniste millénaire issue des peuples Bantous, dont font partis les Bakongo d‘Afrique centrale et qui a une portée universelle : elle veut dire « Je suis car tu es », autrement dit, nous sommes tous des êtres uniques mais connectés les uns aux autres, une leçon de sagesse africaine dépassant tous les clivages culturels, politiques ou religieux. C'est le socle de ma manière de penser et de photographier. L’Ubuntu est un concept que nous devons nous réapproprier dans nos luttes, et notamment nos luttes queers et trans, il nous permet de questionner, interroger, faire des hypothèses pour analyser la marginalisation dont nous homosexuels noirs ou blancs, et plus spécifiquement les minorités sexuelles et de genre congolaises expérimentons collectivement.
 
Kinshasa fait partie des 3 plus grandes villes du continent avec Lagos et le Caire. Je me suis demandé comment il était possible que l’univers de la photographie puisse ignorer les millions de minorités sexuelles et de genre qui y vivaient et qui y étaient stigmatisées ? La vraie question était surtout : Pourquoi cette marginalisation de manière générale, et notamment dans le cadre de la lutte contre le sida ? C’est devenu au fil des années une préoccupation obsessionnelle. C’est ce qui m’a conduit à réaliser la série « Lolendo », qui fait partie du projet ‘Minorités’. Une manière pour moi d’inclure nos humanités discriminées et déshumanisées, et de m’emparer de nos représentations pour ouvrir une fenêtre sur nos vécus.
 
Comme le sociologue et philosophe Edgar Morin, « J'ai cru que ceux qui ont subi les pires persécutions, les pires exploitations, les pires humiliations deviendraient à jamais incapables de persécuter, d'exploiter, d'humilier ». Ce n’est pas le cas, ni au Congo, ni ailleurs. Il suffit de voir partout dans le monde comment sont traités les minorités sexuelles et de genre et les noirs et ce quelque soit la race, le genre, la classe, la religion. Tous les jours, nous voyons les conséquences du racisme, de l’homophobie et de la transphobie dans les communautés, la déshumanisation des personnes migrantes, réfugiées et en demande d‘asile, la stigmatisation des personnes séropositives.
 
Personne ne peut penser qu’aux luttes qui le concernent directement, quelque soit la légitimité, lutter contre la déshumanisation que l’on subit, c’est lutter contre toutes les déshumanisations y compris celles que l’on ne subira jamais. C’est lutter contre des systèmes de pensée et contre ceux et celles qui perpétuent la haine. Il n’y a pas de place pour l’indignation sélective. C’est pourquoi j’ai fait le choix il y a plus de 20 ans de militer à Act Up. La violence de la maladie nous impactait collectivement, et nos ennemis sont tous ceux et celles qui font le jeu de l’épidémie. Je voyais également dans le symbole du triangle rose de la persécution et des discriminations des homosexuels, le triangle transatlantique, symbole de la tragédie esclavagiste et de la traite industrielle des êtres humains, qui est au fondement de l’histoire moderne de l’humanité. L’Europe a profité de sa domination et de son pouvoir pour construire la bibliothèque coloniale, où la vie des noirs est désormais perçue comme la négativité de celles des blancs comme nous l’explique le philosophe congolais Yves Valentin Mudimbé. Bien avant lui, le philosophe des lumières, d‘origine africaine Amo Guinéa Afer, a écrit le premier traité sur les droits des nègres en 1729, plus de 20 ans avant le discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité du philosophe Jean-Jacques Rousseau.
 
Nous continuerons à dénoncer encore et encore ce néo libéralisme qui est également une anthropologie, une vision de la société (éducation, santé, médias, démocratie…) qui dépasse très largement l’idée d’une théorie purement économique, comme l’expliquent l’écrivaine et femme politique Aminata Dramane Traoré et la philosophe Barbara Striegler : il est le cœur même du système de déshumanisation.
 
Pour raconter cette contre-histoire, donner cette autre vision du monde, faire entendre nos voix, j’ai fait le choix du portrait, en 2015, en photographiant des femmes, des hommes, des personnes trans, des personnes non-binaires de Kinshasa, où le sida a émergé au début du 20ème siècle, en raison de l’exploitation coloniale.

 C’est à travers le prisme de la lutte de résistance contre le sida que je me réapproprie notre récit pour nous raconter. Car depuis des années, nos groupes sociaux, regroupés sous l’appellation « populations clés », sont ceux qui continus à enregistrer le plus lourd pourcentage de contamination... Pas seulement au Congo mais partout dans le monde, la situation est préoccupante. Ainsi, partir du passé pour comprendre le présent était indispensable. Qui y a-t-il de plus préoccupant que l’accès à la santé, aux traitements, aux soins, aux droits, à la visibilité, à la légitimité en tant que sujet politique ?
 
La crise structurelle du sida, tout comme celle du Covid sont des luttes globales, et donc mondiales, tout comme les luttes contre l’homophobie, la transphobie et le racisme. On lutte contre la déshumanisation ensemble. Comment admettre que 25 ans après l’arrivée des ARV, ces médicaments ne soient toujours pas accessibles à tous et à toutes ? Comment admettre qu’aujourd’hui les dirigeants politiques des États riches refusent la levée de la propriété intellectuelle qui permettrait aux populations du sud global d’obtenir les vaccins anti-covid ? Comment accepter ce continuum de la violence coloniale ?
 
Il nous faut briser tous ces silences de mort pour sauver des vies, toutes les vies.
 
Je vous remercie pour votre écoute !

Régis Samba-Kounzi